Les personnages de la trilogie

Ces commentaires sont ceux de l'auteur... toutefois largement inspirés par les échos qu'il a reçus des lecteurs. Ils valent ce qu'ils valent ! Je les ai écrits seulement après avoir pris au moins quelques années de recul par rapport à ces créatures de fiction.

 

Zotos l’Athénien, puis Les cendres de Persépolis, enfin Le soleil d’Elissa qui parachève une trilogie dont le titre générique pourrait être Le silence des dieux, constituent un ensemble de trois romans connectés. On peut considérer chacun d’eux comme une unité indépendante ; avec du recul l’auteur s’aperçoit qu’ils constituent une œuvre unique. Bien sûr, on trouve des points communs dans l’un et l’autre de ces livres, en ce qui concerne les caractères, les événements parfois. Comme le dit un grand écrivain :

J’écris toujours la même histoire… Je persévère parce que je ne comprends pas ce qu’elle signifie. J’écris pour connaître le fin mot de l’histoire.

Vassilis Alexakis, L’enfant grec

Une fois achevé le dernier de ces livres il me semble avoir enfin trouvé « le fin mot de l’histoire ». Même si peut-être ce mot ne sera pas le même pour le lecteur que pour l’auteur !

 

Des « mots » qui sont portés par les personnages.

En trois livres, quatre personnages « principaux », ceux qu’on appellerait au cinéma les rôles-titres, mais en fait bien davantage. Et tous nous disent quelque chose, non par leur discours mais par ce qu’ils font, par leur façon d’être.

Précisément, Zotos est un « personnage attachant » : un homme dont on aimerait être l’ami. Ses qualités, la fidélité à ses amours, à ses amis et aux valeurs transmises par son père paraissent plus importantes que ses défauts. On peut lui reprocher une certaine indécision qu’il rattrape par son opportunisme quand se présente une occasion favorable, et surtout un rapport ambigu à la violence. Certes on ne le voit céder à des bouffées de violence que par deux fois : violence justifiée, d’une certaine façon, mais dont il n’est pas maître. Par la fréquentation de la mort, par ce que lui auront enseigné, à leur façon, une femme et un serviteur, il deviendra pourtant un « non-violent actif ».

Sa recherche du savoir « annonce » un personnage qu’on évoquera dans le troisième volume de la trilogie. Auprès des philosophes il s’instruit avec avidité, sans jamais devenir au sens propre un « disciple ». Il reste lui-même ; esprit indépendant, libre à l’égard des hommes comme à l’égard des dieux, il ne devient jamais sectateur d’une école. Un sens inné de l’équilibre (à moins que ce ne soit ce qu’il a retenu de la fréquentation de Socrate ?) lui a enseigné que la recherche était plus importante que la réponse.

Il porte une autre dimension que l’on retrouvera chez tous ses successeurs, parfois pour d’autres raisons. Le sous-titre Le silence des dieux évoque des « personnages » qui, à aucun moment, n'interviennent dans l'œuvre. Les dieux existent-ils ? Que font-ils ? Que disent-ils ? A la première question, je (et à la suite de lui mon héros) ne réponds pas, comme si, finalement, les questions métaphysiques n'étaient pas pertinentes : qu'il y ait des divinités ou non, quelle importance ? Tout ce que l'on peut en dire, c'est qu'elles se taisent, se cantonnant dans un état de non manifestation. Poser leur silence revient à disqualifier les interrogations sur l'existence d'entités transcendantes, que l'athéisme et l'agnosticisme, en répondant, le premier "non", le second "Je ne sais pas", légitiment en les faisant l'objet d'un discours. Zotos, lui, semble s’accommoder de son état d’humain, charge à lui de gérer son destin, indifférent aux décisions de dieux pour lesquels il ne montre que les égards exigés dans la cité grecque où ils constituent le ciment social. Cette attitude se retrouve chez les autres personnages principaux.

Nous reviendront largement sur les femmes qui imprègnent ce premier volume, bien que le récit soit fait par un homme, et sur d’autres personnages secondaires. Mais d’abord attardons-nous sur la « descendance » de Zotos.

Timarkhos, nous l’avons connu enfant, précoce, sensible, courageux face à la douleur (mort de sa mère). Dans Les cendres de Persépolis nous le retrouvons d’abord quelque peu chien fou, avec l’inconscience et l’ambition qui conviennent à ses dix-huit ans. Puis le voici captif, esclave vendu et revendu, et déjà capable de s’adapter à son sort, d’en profiter pour apprendre les diverses langues de l’immense empire perse. Un peu au culot il s’évade, se retrouve mercenaire et vomit de dégoût devant la mort d’un ennemi. A défaut de devenir le roi de Perse comme il l’espérait, il est né sous une bonne étoile. Blessé dans Mendès, sauvé par une Egyptienne dont il est difficile de savoir si elle agit d’abord par pure bonté ou d’emblée parce que ce beau garçon ne lui a pas été indifférent, le voici – lui aussi – exilé dans les plus agréables conditions qui soient. Une vie agréable, une femme belle et amoureuse… mais non, il n’a pas encore appris la sagesse consistant à demeurer en paix là où l’on est. S’ensuivent voyage hasardeux, capture par des pirates, esclavage : il lui faudra ces vicissitudes pour apprendre à trouver sa place, et même son bonheur, dans un repli du destin.

Il apparaît comme un avatar quelque peu incomplet de Zotos, malgré ces derniers moments qui font de lui un homme de décision : tenter la fuite, massacrer froidement les gardes, se faire tuer pour offrir à son fils la seule chance de liberté.

Les femmes auront eu dans sa vie un rôle déterminant. Sa mère Roxana, aimante, en lui révélant le secret de sa vraie filiation va le lancer dans une expédition folle. Milto sera la conseillère le sortant de sa torpeur d’esclave. A Natiri il doit la vie sauve, l’amour, et le dévouement. Eleuthéria sera sa renaissance.

 

Ces deux hommes étaient, par la culture, des Grecs de la riche société.

Basiléios, lui, est né en servitude, il n’a vécu que dans la solitude et s’est trouvé dans l’armée macédonienne à quatorze ans, n’ayant pour moteur que la haine contre les Grecs qui l’avaient fait esclave et avaient tué son père. C’est, nécessairement, un personnage très différent des deux précédents. Et a priori beaucoup moins « sympathique ».

Pourtant il est généreux en amitié. Pourtant il sait découvrir, dans les larmes d’une captive violée, sa propre honte. Enfin il va, par les écrits de Zotos, avoir la révélation de ce qu’est la guerre et de ce qu’est la paix. Trop tard.

Il faut le prendre tel que la vie l’a fait : Elissa, par laquelle il découvre la tendresse, en est capable, mais (nous le verrons) pour son intérêt personnel. L’ultime geste de violence qui aura fait définitivement basculer sa vie, celui par lequel il offre à son ami Parménion une mort digne, est pourtant un acte de générosité.

Sans doute aurait-il pu, à Carthage, poser définitivement les armes, et tirer parti de sa richesse dans cette cité de marchands. Peut-on se changer ? Zotos avait eu la chance, très jeune encore, d’un amour absolu avec Sanis/Aetia. Timarkhos était né avec une cuillère en or dans la bouche, la rencontre de Natiri avait fait du gamin qu’il était un adulte assez fort pour surmonter les vicissitudes de l’esclavage, enfin il avait eu la chance d’aimer Eleuthéria en toute simplicité.

Basiléios n’a pu compter que sur son expérience, celle d’un homme d’armes. Mercenaire il était, mercenaire il reste.

Le dernier personnage-titre, Elissa, est nécessairement différent puisque femme. Toutefois il est impossible de parler d’elle sans avoir évoqué d’autres figures féminines, ou d’autres personnages masculins, plus secondaires.

Parmi les « seconds rôles masculins » des deux premiers volumes, certains ont un poids significatif. La richesse des textes sur lesquels je me suis appuyé m'a souvent permis "d'appeler" des personnages dont l'existence et les actes sont attestés historiquement.

Xénophon d’abord, à la fois homme de réflexion et homme d’action. De façon assez curieuse, il est souvent considéré dans la tradition française comme un écrivain certes élégant, mais un peu secondaire. Sans doute éclipsé par l'aura de Platon pour ses souvenirs de Socrate, par l'envergure de Thucydide dans son travail d'historien (il a pris sa suite pour raconter la fin de la guerre du Péloponnèse), il a pourtant laissé sur ces sujets des œuvres majeures, plus des traités d'économie, de chasse, des réflexion sur l'éducation, et il n'a écrit que sur ce qu'il connaissait. Les Anglo-Saxons le considèrent comme un philosophe. Je le décris ambitieux, calculateur dans le bon sens de l’expression c'est-à-dire porteur de projets à long terme ce qu’on ne verra jamais vraiment faire par Zotos. Ce dernier trouvera dans l’armée des Dix Mille quelques stratèges de commerce peu recommandable (Ménon, Kolpidès, Chirisophos) et d’autres à l’amitié précieuse (Timasion), plus tard Timarkhos rencontrera Iphicratès, un innovateur au charisme imposant. Philotas et son père Parménion seront pour Basiléios de vrais amis. N’oublions pas Alexandros (Alexandre le Grand), que l’on rencontre directement à cinq reprises, personnage ambivalent s’il en est.

Parmi les personnages historiques, les philosophes sont vus "selon le regard de Zotos" ... et un peu celui de l'auteur ! Socrate n'est que brièvement évoqué, inspiré davantage de ce que nous a transmis Xénophon (Apologie de Socrate, Les Mémorables, Le Banquet) que de l'image plus ou moins recréée par Platon. Lequel Platon n'est rencontré qu'en sa jeunesse, de même qu'Aristote n'apparaîtra qu'à un moment où Zotos n'a plus rien à apprendre de lui. Une importance particulière est accordée à Démocrite, ce qui peut paraître étonnant puisqu'il ne nous reste aucun écrit de lui. L'originalité de sa pensée et le caractère singulier du personnage, passé dans la légende, le méritaient bien.

Quant aux femmes, elles y sont déjà davantage que des personnages secondaires. Par ordre chronologique cinq d’entre elles s’imposent.

Sanis l’apprentie hétaïre, reprenant par la suite son vrai nom Aetia, est pour son créateur quelque peu un mystère… Très attaché à cette héroïne j’ai craint, une fois le livre terminé, de n’avoir construit qu’une figure abstraite, sans consistance, sans densité humaine. Avec plus de cinq ans de recul, et les commentaires qui ont pu m’être faits, je découvre avoir donné vie à une figure émouvante d’amoureuse absolue. La symétrie Zotos/Sanis est évidente dès leur première rencontre, elle s’enrichit dans leurs amours athéniennes. Puis le personnage disparaît de la narration pendant 300 pages, et vingt ans… Pourtant son choix, celui de la fidélité quoi qu’il arrive, n’est pas anodin, comme n’est pas anodine la perfection de leurs retrouvailles, ni le bonheur de leur vie partagée pendant trente-huit ans. Aetia instaure d’emblée une forme de perfection féminine.

Roxana occupe cette place propre aux personnages qui vivent fortement au présent. Elle éclate d’une sensualité saine et sincère, elle ne triche pas. Sans doute a-t-elle aimé le prince Kyros aussi bien parce qu’il l’avait arrachée à son destin d’esclave que parce qu’il la faisait jouir. A Counaxa, face au danger elle suit son instinct en une course insensée, et sans doute est-ce toujours son instinct qui lui dicte de s’offrir à Zotos, parce qu’il est beau et sent l’odeur du combat, mais surtout parce qu’elle le devine sincère. Tout chez elle passe par des pulsions de vie. Et précisément parce que Zotos ne peut lui permettre d’être à nouveau mère son destin va basculer, précisément aussi parce qu’elle n’aura pu supporter le mensonge, le sien.

Plus discrète, mais si efficace dans son apparente faiblesse, Natiri est de celles qui donnent sans exiger de retour. Un mélange troublant de pure bonté et de désir la pousse à abriter Timarkhos blessé, au risque de sa vie. Elle devine que son amant, devenu époux, va se détacher d’elle non par désamour mais par nostalgie. Lorsqu’il part, sur un coup de tête hasardeux, elle ne le retient pas, plus soucieuse de son accomplissement à lui que de leur bonheur conjugal.

La façon dont, en sa vieillesse, elle accueille le fils de l’époux disparu montre encore sa profonde bonté. Elle annonce ainsi un personnage de « mère », âgée et bienveillante, qu’on trouvera dans le 3e tome.

Eleuthéria, d’une certaine façon, peut être vue comme une préfiguration sommaire d’un personnage à venir. Elle ne peut pas être regardée comme une jeune fille ordinaire. Si elle étonne par une absence de pudeur, si elle s’offre à Timarkhos avec plus d’audace que ne le ferait même une femme d’expérience, c’est qu’elle a vécu sans « modèle social », sans mère et avec un père dont l’esprit était ailleurs, dans une quasi solitude. En fille de la nature, plus portée à l’action qu’à la réflexion, elle agit par instinct mais à coup sûr.

Les personnages féminins réellement secondaires sont des hétaïres, souvent historiquement attestées telles Théodoté, Milto, Thaïs. L’une d’elles, Phryné, montre un trait de caractère qui annonce un personnage principal à venir. De sa beauté exceptionnelle (cf. l’anecdote célébrissime du jugement devant l’Aréopage) elle tire parti pour s’enrichir, certes comme d’autres hétaïres avant elle. Mais elle voue cette richesse à la reconstruction de sa patrie détruite par les troupes macédoniennes. C’est, jusqu’à ce point de la trilogie, le seul personnage féminin qui montre un tel caractère « d’homme d’action », construisant un projet sur le long terme.

Elissa endosse le dernier rôle-titre, celui qui va conclure « l’histoire ».

Ses actes, ses mobiles ne sont pas toujours faciles à saisir car, porteuse d’un peu tout ce qu’on trouve dans les femmes déjà rencontrées, elle est nécessairement complexe et parfois contradictoire.

Dès sa première apparition elle se définit comme « celle qui refuse » : insoumise malgré le rapt qui l’a arrachée à sa famille, à son pays, insensible aux espoirs de promotion que pourrait représenter la faveur du Roi, s’enfermant dans la solitude plutôt que de communiquer avec les autres esclaves-concubines (potentielles), elle refuse aussi d’obéir aux ordres et ce dernier geste va conduire les gardiennes à la traîner devant Basiléios. D’un geste audacieux elle vole au guerrier son épée et menace de se suicider : « la liberté ou la mort ». Finalement cette hardiesse lui sera profitable.

Nous la voyons ensuite ruser avec ce qu’elle a deviné en Basiléios pour mieux se l’attacher, de cœur et de désir, avant de s’abandonner.

Elle aussi, comme Roxana, est d’abord sensuelle, et le plus souvent dans la situation de diriger le jeu. A Sidon, lorsqu’une étreinte torride peut laisser penser à Basiléios qu’il a réussi à la convaincre de le suivre, c’est qu’en vérité elle avait déjà compris qu’il ne lui restait pas d’autre choix.

A Carthage elle sait se montrer une compagne « exemplaire », tout au moins tant que son partenaire en est digne.

Bien sûr, à l’occasion elle cède au charme du prince numide Ilès. Encore faut-il rappeler qu’elle se trouve à ce moment de la vie d’une jeune mère où elle a besoin de se sentir à nouveau dans la peau d’une femme désirable. Apparemment ce bel homme n’entre pas dans ses projets d’avenir puisqu’elle le renvoie sèchement.

Compagne exemplaire, avons-nous dit… Aimante ? Ce serait peut-être aller un peu vite en besogne. Elle apprécie le confort que lui procure Basiléios, elle aime faire l’amour avec lui (ce qui n’est sans doute pas sans lien avec ce que le rude mercenaire a pu apprendre de l’art du lit pendant un mois passé avec Phryné). On voit la réalité de leur relation lorsque Basiléios installe une concubine. Elle est jalouse, oui, mais de quoi ? De sa prééminence en tant que maîtresse dans la maison, bien plus que de perdre ou partager l’amour de son compagnon. Et sa lutte pour évincer la rivale est une lutte de territoire.

Puis elle s’ennuie. Et se délasse de l’ennui par le commerce.

Basiléios s’enferre dans ses idées de guerre, s’avilit dans la boisson, la compagnie des putains : elle ne fait rien pour l’aider.

Qu’est donc devenue la jeune femme impétueuse, rétive face à toute concession, qui, nue, dressait son intransigeance dans le gynécée de Babylone ?

Elle n’a pas changé.

Vient une journée particulière.

Bien sûr, le vent du désert, ce souffle oppressant qui s’abat sur Carthage…

Mais surtout, dans la pénombre de la salle déserte, un homme allongé, blessé, malade, inconnu, deux yeux dont le bleu lumineux la transperce.

Elle se donne, entière. Comme Natiri elle est d’abord celle qui soigne. Comme Roxana elle est celle qui fait confiance. Comme Aetia elle est capable d’absolu. Alors sa sensualité renouvelle le récit, parce que cette fois elle va avec l’amour, non calculé, non raisonné.

Total, cet amour est même sans pitié, puisqu’à bien lire la page correspondante « l’accident » mortel, la cruche lancée, est tout sauf un accident, il suffit d’y prêter attention. Pour n’être pas calculée, la mort de Basiléios n’en est pas moins voulue.

Commence alors sa deuxième vie, celle avec Atrixtos, vie d’une femme aimante. Elle sait pardonner les petites erreurs tout en gardant la haute main sur ce qui doit être. Elle accepte non sans douleur, mais sans rancœur de le voir partir en expédition. Elle le pousse à devenir un chef, à réaliser le potentiel que lui-même ignore. C’est possible parce qu’elle a cette aptitude des décideurs, la capacité de projets à long terme, mûrement pesés et calculés, qu’il s’agisse de la vie politique de son époux ou du mariage de sa fille.

C’est aussi une mère, affectueuse mais avant tout soucieuse de l’avenir de ses enfants.

Même si, jusqu’au bout, elle reste femme et consciente de sa valeur en tant qu’objet du désir.

Face à la mort de son époux, intérieurement dévastée elle trouve l’énergie d’organiser en premier lieu ce qui permettra que justice soit rendue, se comportant là en vraie chef de guerre. Puis la force morale et physique d’enterrer elle-même Atrixtos. Alors seulement elle s’accorde le droit au repos.

Et, même par delà la mort, elle reste fidèle à cet amour comme l’eût été Aetia…

En tout point différente de Zotos, par son sexe, son éducation, par ce qu’elle a vécu, elle le rejoint lorsque, ayant obtenu que l’assassin d’Atrixtos soit jugé, elle parvient à se libérer du poids de la haine. Elle pourra continuer à vivre libre, dans le souvenir de son amour, dans l’affection de ses enfants. En ce sens, la boucle est bouclée, il ne manque qu’un maillon pour lui donner son sens définitif. Nous y viendrons.

Qu’Atrixtos apparaisse en personnage secondaire est conforme à la place qu’il paraît occuper dans l’intrigue, peut-être aussi à son caractère univoque.

Ce serait dommage d’en rester à un jugement aussi sommaire. Avant tout il est un Celte de son temps, de son milieu, simple et droit. Je découvre moi-même qu’il est porteur de cette valeur précieuse propre aux hommes « fiables » et néanmoins sans vanité. Certes Elissa l’a poussé à devenir vergobret, mais ses pairs ne l’ont nommé que parce qu’ils l’en jugeaient digne. Comme auparavant à Carthage, il se montre audacieux et indispensable au combat dans la razzia effectuée en Etrurie, puis homme de pondération après la conquête. Zotos et Atrixtos sont les mêmes figures du guerrier efficace mais sans haine, ils portent les armes parce que telle est leur condition mais sans y trouver plaisir. Basiléios, lui, serait le soldat incapable de s’adapter à la vie civile

Jusqu’ici les héros négatifs étaient plutôt des immatures (Aristis), des stratèges ou combattants sans scrupule (Ménon, Kolpidès, Chirisophos), avec un cas particulier pour Alexandros dont on ne sait pas très bien s’il est mû par le désir de créer un monde nouveau, par la démesure d’un appétit de conquêtes sans fin ou simplement par la folie mégalomaniaque.

Vérondacos, lui, ne fait pas dans le détail. D’où lui vient cette haine développée d’abord au sein de la famille ? Que s’est-il passé autrefois, quelle est la vérité sur Teu-Teu, qui était vraiment le Père honoré ? Nous ne le saurons pas. Vérondacos n’apparaît que comme un homme haïssable, mû par un mobile qui n’est pas révélé.

Dans Zotos l’Athénien, dans Les cendres de Persépolis, les liens de famille sont sinon nuls, tout au moins abstraits.

Le soleil d’Elissa fait vivre deux familles, avec liens de fraternité, avec des enfants très présents.

Dans la famille d’Atrixtos dont nous venons de parler se détache la figure de la Mère, Matugina. Le personnage est visiblement le pivot de stabilité de la tribu. C’est elle qui, d’un mot, d’un geste, accueille ou refoule le nouveau venu, ce qu’Elissa et Abtanis saisissent d’instinct.

Et dans la famille d’Elissa (famille recomposée !) se détache une autre personnalité forte, celle d’Abtanis.

Enfant, il réunit des traits de Timarkhos : intelligence et sensibilité précoces, presque anormales dans son cas, et sang-froid dans l’adversité. Ces qualités sont repérées par le vieux druide et lui permettent de s’engager dans la voie de la sagesse. Son courage physique est réel, même s’il ne le met pas au service de la violence. Enfin il ira au bout de la quête, telle qu’entreprise par Zotos auprès des philosophes, pour la science, pour la sagesse. Mais lui mettra sa vie au service de la paix entre les peuples : ainsi il achève ce que Zotos n’avait qu’ébauché sous forme d’un certain quiétisme, qui là devient actif.

 

Pour conclure, ce qu’a commencé Zotos au cours d’une pourtant longue vie, ce que n’a pu que mal connaître Timarkhos, esclave et mort trop tôt, ce qu’était incapable d’approcher Basiléios, se trouve achevé par le couple mère-fils.

Elissa conquiert son autonomie (dur travail pour une femme quel que soit le lieu et le temps, plus encore en cette époque) et, face à la violence innommable, face au crime, elle sait laisser agir la justice et oublier la vengeance.

Abtanis s’engage corps et âme au service de la connaissance, ce qui est bien, et, ce qui est mieux, à la préservation de la paix entre les hommes, concept encore loin de ce que pouvait seulement imaginer Zotos, et qui en fait un personnage très moderne.

Nous pouvons alors laisser Elissa s’offrir aux rayons du soleil levant, dans la sérénité acquise, acceptant la solitude parce que le souvenir d’Atrixtos ne la quitte pas, acceptant les années qui ont buriné son visage, blanchi sa chevelure mais laissé intacts aussi bien son corps svelte que sa dignité de femme, et acceptant d’avance la vie qui lui reste à vivre.

Et nous pouvons faire confiance à celui qui n’a fait qu’effleurer l’intrigue du roman et s’est distingué par sa recherche de la connaissance comme par son attention aux autres pour faire de la sagesse un outil de paix entre les hommes.

Zotos choisissait de mourir dans la paix de ses souvenirs.

Elissa choisit de vivre pour perpétuer la joie de ses souvenirs, et tout simplement parce que, femme, elle connaît l’incomparable valeur de la vie.

Abtanis est déjà un sage actif, en avance sur son temps, dévouant son existence au service de la connaissance et de la paix.

Ainsi tous deux peuvent-ils parachever ce qu’avait cherché Zotos pendant sa longue vie, ce dont ni Timarkhos ni Basiléios n’avaient pu vraiment approcher.

 

Les personnages de La dernière escale(nouvelle)

Extrait d’un texte critique écrit par Daniel Vranckx, professeur de français à Bruxelles.

 

Qui est Nausicaa ?

Le rôle et le personnage de Nausicaa dans l'Odyssée sont importants, certes, mais finalement assez conventionnels.

Dans La dernière escale, elle ne correspond pas à l'image d'une princesse de contes de fées ou d'épopée. L'auteur la définit comme "celle qui sait ce qu'elle veut", ou plutôt "qui sait ce qu'elle ne veut pas".

Directe et sans détours, Nausicaa abhorre le mensonge, les faux-semblants et veut la vérité, que, dans ses relations avec Ulysse, elle considère comme un dû, étant donné qu'elle lui a sauvé la vie :

En plaçant sur le même plan la vie et la  vérité, Nausicaa se pose dès lors en dépositaire d'un droit, non pas sanctionné par la loi, les traditions ou l'habitude, mais naturel parce qu'inhérent à la condition humaine. De plus, le seul regard socialement admis étant celui des hommes, elle se sent valorisée en tant que personne, vu que c'est un homme qui, pour la première fois, la considère comme une personne à part entière.

Elle entend être traitée en égale, c'est-à-dire en personne, libre et responsable, maîtresse de son statut, sujet de son avenir, propriétaire d'elle-même, et non en objet de possession, avec toutes les connotations qu'implique ce substantif :

Cette volonté ne peut qu'entrer en conflit, d'une part avec la volonté de son père, qui n'arrête pas d'insister pour qu'elle se marie avec un homme (de) bien(s), de l'autre avec le rôle social traditionnellement dévolu aux femmes, non seulement dans la société grecque ancienne, mais encore aujourd'hui, y compris dans nos sociétés occidentales qui se veulent et imaginent éclairées, égalitaires et progressistes.

En définitive, Robert Blondel nous trace le portrait d'une adolescente exigeante et ambitieuse, qui veut tout tout de suite, rejette la soumission, rêvant de prendre son destin en main. Nausicaa est elle-même et entend le rester.

Qui est Ulysse ?

Un homme d'action et un aventurier : la grande affaire de sa vie fut l'expédition d'Asie (l’auteur prend soin de démythifier la guerre de Troie).

Un séducteur, aussi. Après l'année passée à semer la désolation sur les rivages d'Asie, voilà à quoi se sont réduites les pérégrinations d'Ulysse : des aventures sentimentales, que l'on devine essentiellement axées sur la sensualité. Ainsi, la "veuve" avec laquelle il a filé le parfait amour et en qui nous pouvons reconnaître la Calypso d'Homère :

Mais aussi un homme modéré, correspondant en cela à l’idéal grec.

Arrivés à ce point, nous ne pouvons faire l'économie d'une interrogation sur la nature de cette métis, de cette ruse que déploie Ulysse lors de son séjour en Phéacie. Est-il foncièrement malhonnête, faux et sournois, ou nous trouvons-nous face à un opportuniste qui use de moyens d'une probité douteuse pour se tirer de situations difficiles ?

Rappelons que l'Ulysse de L'Odyssée n'est ni un tricheur ni un affabulateur compulsif. Il n'a recours à sa panoplie de fourberies et  de mensonges, qui, admettons-le, nous réjouissent, car ceux qu'il trompe sont des êtres peu recommandables, que dans des situations critiques, où sa vie, son intégrité physique et celles de ses compagnons sont en jeu. Dans La dernière escale, il peut même se trouver l'excuse de servir à ces Phéaciens balourds ce qu'ils aspirent à entendre : les détromper, leur avouer la peu reluisante vérité sur ses activités durant ses quatre ans d'absence décevrait immanquablement les auditeurs et ne lui rapporterait rien. Bien au contraire. Un but bien noble, retrouver les siens et tenir sa promesse de revenir, vaut bien une mystification somme toute inoffensive.

Robert Blondel dépasse le portrait convenu du trickster pour tirer celui d'un être fondamentalement humain qui a été entraîné dans des situations et des obligations qui le dépassaient. Contraint par son alliance avec les autres souverains grecs à participer à l'expédition d'Asie, il a commis ou couvert des agissements qu'il n'approuvait pas dans son for intérieur.

Pour quelle raison ne s'est-il pas révolté ?

Pourquoi, d'abord, lui reprocher une soumission qui, bien souvent, est la nôtre ? Comme nous, il est englué dans les relations, les obligations, les "coutumes", le sens du devoir. Quelle autre échappatoire à des situations inextricables trouvons-nous que ruser et nous adapter ? Nous ne sommes pas libres de nos choix, quoi qu'en disent certaines philosophies ou religions ; nous ne sommes pas libres, bien que nous vivions dans des systèmes sociaux, économiques et politiques qui nous laissent une marge de manœuvre importante ; nous ne sommes pas libres, bien que nous nous agitions afin de nous en donner l'impression :

Il lui restait la possibilité de fuir. Or, et nous trouvons ici le nœud de la relation entre Ulysse et Nausicaa et de la tragédie finale, c'est un homme de devoir : plutôt que la révolte ou la fuite, il préfère s'accommoder des situations, tentant d'y apporter modération, équilibre et limites, de faire preuve de bonté.

Foncièrement, il est honnête. Nous avons vu que, s'il n'hésite pas à tromper ses hôtes, ceux qui l'ont recueilli, nourri, logé, honoré et qui se préparent à le reconduire chez lui, il s'agit d'une duplicité tactique, à but purement utilitaire. Mais il ne va pas jusqu'à tromper ceux qu'il aime. Il avoue son amour à Nausicaa.

L'honnêteté d'Ulysse constitue même l'une des clés du drame : il eût peut-être mieux valu qu'il mente à Nausicaa, feignant de la mépriser, ou, pire, de l'ignorer, car cet aveu la pousse au désespoir. On m'objectera alors que l'intrigue de La dernière escale se serait effondrée comme un château de cartes, et se serait réduite à une copie pâle et démythifiée des chants V à XIII l'Odyssée.

La dernière personne à laquelle il mente, c'est lui-même et surtout lui-même. A qui ses monologues s'adressent-ils ? A lui-même, ne se cachant rien :

Rester en Phéacie et épouser Nausicaa, dont, nous le verrons au chapitre suivant, il est amoureux, serait une "trahison". Une trahison envers qui ou quoi ? Envers ses hôtes, à qui il n'a pourtant cessé de mentir. Envers Nausicaa, avec qui il vivrait sans cesser de penser à Ithaque, à son épouse et à son fils. Envers les siens, à qui il a promis de revenir, et qui l'attendent. Envers sa patrie, car il est roi. Envers tout simplement son sens du devoir.

Il est « celui qui a promis »

L'Ulysse de La dernière escale est conforme à celui  de l'Odyssée, que Pierre Vidal-Naquet a défini comme "celui qui n'oublie pas". Au travers de et malgré la guerre, ses pérégrinations et surtout ses aventures amoureuses, il continue à penser à sa patrie, à sa femme et à son fils. S'agit-il d'amour ? Lorsque Nausicaa lui demande pourquoi il tarde à rentrer à Ithaque, si la vraie raison pour laquelle il traîne, ce n'est pas parce que son épouse "est laide", il répond : "Elle est belle, elle m'attend."

Ne confondons pas cette réponse avec une preuve d'amour. D'une part, affirmer que Pénélope est une beauté est un jugement en extériorité : Ulysse se contente d'affirmer que son épouse est attirante physiquement. Il ne dit rien sur son caractère, sa personnalité, ses qualités et ses défauts, toutes ces grandes et petites choses qui font que l'on aime quelqu'un. De l'autre, il a décidé de revoir sa femme pour tenir sa promesse de revenir, parce qu'elle l'attend et que, moralement, il ne peut faillir. Il revient donc chez lui par obligation, et non poussé par l'amour, le besoin et le désir de revoir les siens.

Il s'agit bien d'un "projet", l'une de ces entreprises que l'on envisage de mener, auxquelles l'on réfléchit, analysant, calculant et pesant le pour et le contre, froidement et rationnellement.

Ensuite,  revenir est pour lui un "devoir". Noble sentiment, me dira-t-on, qui pousse à la solidarité, à l'abnégation, au sacrifice. Mais, qu'est-ce que le devoir ? Une obligation morale qui nous incite à agir de telle ou telle manière ou à nous abstenir, pour le bien et l'utilité des autres : famille, voisinage, entreprise, société, voire humanité. Suprême manipulation, l'on invoque notre propre "bien" et notre intérêt bien compris (par autrui, cela s'entend) pour nous forcer à l'accomplir. Le devoir représente une contrainte d'autant plus subtile et efficace qu'il n'est pas nécessaire de nous la rappeler constamment, d'exercer une pression constante, de menacer des pires sanctions pour que nous le remplissions : en effet, nous l'avons intégrée profondément dans nos circuits neuronaux. En d'autres termes, Ulysse regagne Ithaque poussé non par un sentiment surgi du plus profond de lui-même, amour des siens, affection et intérêt pour ses sujets ou nostalgie d'Ithaque, mais par quelque chose d'extérieur à lui-même, une contrainte sociale. En effet, l'envers du devoir, c'est la honte : l'inaccomplissement d'un devoir entraîne la désapprobation publique, la "flétrissure", la ruine de la réputation, constituant essentiel de l'être psychologique et social de l'individu dans ces cultures du face-à-face qu'étaient les civilisations antiques. Ne pas remplir ses obligations signifie la perte de la qualité d'homme.

En somme, pourquoi Ulysse rentre-t-il chez lui ? Par peur. Peur du déshonneur, du regard d'autrui, et surtout de l'image qu'il aurait de lui-même s'il ne remplissait pas ses obligations d'époux, de père et de roi : la crainte, non de ce que l'on dit de vous, mais de ce que l'on pourrait dire est le plus puissant des moteurs internes qui vous pousse à l'obéissance, au conformisme, au respect des promesses et à la prise de responsabilités, si écrasantes et pénibles soient-elles. La conscience morale et les principes éthiques inculqués par la société se substituent ainsi à la volonté et aux sentiments individuels. Ulysse est aliéné.

Quelle que soit la solution retenue, elle ne sera ni entièrement bonne, ni complètement mauvaise. Elle sera, tout simplement, avec ses implications positives et négatives : si Ulysse reste avec Nausicaa, il connaîtra (enfin ?) l'amour avec elle, mais ne pourra se défaire de la honte d'avoir failli à ses obligations de souverain, d'époux et de père ; si, par contre, il rentre dans sa patrie, il aura la satisfaction du devoir accompli, mais sera passé à côté d'un bonheur probable.

Ulysse et Nausicaa : deux types de héros

La dernière escale met face à face deux personnages dissemblables, que rien, a priori, ne semblait devoir rapprocher : une adolescente entière, directe, exigeante, qui veut sortir de l'ennui et de l'apathie ; un homme dans la force de l'âge, revenu de tout, prêt à transiger, mentir et tricher pour atteindre ses objectifs. Le hasard d'une tempête qui a jeté celui-ci sur une plage d'une île inconnue enclenche une dynamique qui, in fine, ne pouvait qu'être fatale à l'un des deux protagonistes.

Le déclencheur : la confiance initiale

La première rencontre entre Ulysse et Nausicaa installe entre eux une relation de confiance

Cette confiance se marquera dans les attitudes des deux personnages l'un envers l'autre.

Ainsi, Ulysse, pourtant réputé si rusé et dissimulateur, ouvre son cœur et avoue son amour à Nausicaa.

Pour sa part, Nausicaa n'hésite pas à lui parler sans aménité, l'accusant de mensonge et de lâcheté et lui rappelant que c'est à elle qu'il doit la vie :

Cependant, sur cette relation initiale de confiance et de respect, s'érige une série de malentendus, les sentiments l'un envers l'autre, leurs intentions et leurs objectifs différant fondamentalement, malgré les apparences.

Pourquoi Ulysse est amoureux de Nausicaa

En effet, de toute évidence, Ulysse est quasi instantanément tombé amoureux de la fille de son hôte.

Certes, l'attirance physique a joué mais ne constitue pourtant que la surface des sentiments qu'éprouve Ulysse et de leurs motivations. Depuis longtemps (et pour la première fois ?), il aime une femme pour elle-même. D'abord, en Nausicaa, il ne voit pas une "jeune fille", mais une femme : ce n'est pas une question d'âge, mais de façon de le regarder :

De plus, Nausicaa est, aux yeux d'Ulysse, réelle, contrairement aux femmes qu'il a rencontrées et séduites au cours de ses quatre ans de pérégrinations : ce n'étaient soit que des objets à prendre lors des pillages, soit que des expériences sensuelles. Son épouse elle-même est seulement qualifiée de "très belle". Ces femmes sont réduites au statut d'images ou de souvenirs.

Dans un premier temps, les deux personnages se cherchent : Nausicaa refuse de dire son nom.

Le lecteur peut légitimement se poser la question de savoir si l'interprétation d'Ulysse est bien la bonne : l'auteur ne se prononce pas à ce sujet... Nausicaa me semble bien plus rusée que ne le laisse croire à première vue un caractère entier :

De son côté, Ulysse n'ose pas avouer ses sentiments à Nausicaa, préférant biaiser et lui demandant de chercher elle-même les réponses aux questions qu'elle lui pose sur la durée de son séjour :

Cependant, même si Ulysse agit par une ruse et une méfiance bien naturelles de la part d'un étranger, il faut chercher ailleurs sa réticence. Il a senti le danger, pour lui-même, mais surtout pour elle, de lui dire pourquoi il tarde à partir : "la vérité est comme un poignard dans les mains d'un enfant". L'aveu peut les blesser, voire les tuer l'un comme l'autre.

Il finira cependant par lui révéler ses sentiments :

Tout le récit pivote autour du moment de cet aveu, l'intrigue convergeant vers cette seule phrase, "tu m'es précieuse plus que le fut jamais aucune femme". On pourrait se demander pourquoi Ulysse se résout à le lui dire, puisque, de toute façon, son amour est sans espoir. La réponse est en filigrane dans "Je ne pouvais pas partir sans te le dire" : même si c'est un maître de la tromperie, Ulysse est un homme de devoir et foncièrement honnête. Et puis, combien de fois ne nous arrive-t-il pas de dire ou de faire des choses dont nous savons pertinemment bien qu'elles n'apporteront rien de bon à personne, nous plongeront dans les ennuis, voire provoqueront un désastre, mais que nous accomplissons, comme poussés par une irrépressible nécessité intérieure ?

Quand le « monde antique » est un prétexte

Le monde antique où évoluent Ulysse et Nausicaa, comme les héros des autres romans historiques de Robert Blondel, ne sert que de décor et de prétexte à la mise en scène de personnages universels peut-être, mais certainement et résolument modernes. Voilà pourquoi son monde antique est désenchanté, au sens premier de l'adjectif : contrairement aux épopées homériques, où les dieux, qui ne sont finalement que des humains surpuissants et immortels, interviennent sans cesse, aucune divinité n'est présente dans ses œuvres. En somme, les héros antiques de Robert Blondel ont ceci de commun avec nous qu'ils sont nus face à l'univers, à leurs choix, à leurs responsabilités : ils sont définitivement libres. L'auteur ne trace pas une anthropologie de l'ancien Grec, mais d'un homme moderne qui a perdu toutes ses illusions sur la religion et les idéologies.

 

 

Informations supplémentaires